L'AME ATOMIQUE

Publié le par Les RadiKals TrieuRs

L'AME ATOMIQUE

Extraits du prélude à "L'âme atomique"
un livre écrit par Guy Hocquenghem et René Schérer
paru aux éditions Albin Michel en 1986

ce texte a donc 30ans;IL résonne bien à nos oreilles d'EPIMODERNES.

 

L'AME ATOMIQUE

 

Rendre l'âme: les idéaux exténués,les valeurs et contestations, avec le monde de croyances qu'ils portèrent, semblent bien sur le point de le faire,A la satisfaction générale, au demeurant, le XXéme siècle clôt l'ère des idéologies.

Comment, en ce cas, rendre une âme au prosaïsme et au désenchantement positiviste qui nous entourent sans recourir à l'amertume du laudator temporis acti?Rendre une âme qui ne soit pas le toc sentimental d'un kitsch cynique?

On ne fabrique pas une âme sur commande.C'est elle qui apparaît, disparaît quand elle veut.Cette spontanéité la définit .Transmigratrice, elle ne peut être que poursuivie aux régions de son refuge,où elle se rend fugacement visible comme une vapeur ailée, à l'instant où elle s'échappe.

Le moment de cette poursuite serait le nôtre: celui du retour de l'âme, moins éteinte qu'évanouie.

La disparition des idéaux laisse brièvement entrevoir un autre sens inaccompli, du passé. C'est un moment de réversion qui fait d'une fin, un début.

L'esprit du temps l'exige : coincés par l'impossibilité de progresser dans le tracé ancien des idées, comme de trouver l'espace nécessaire à un changement de direction, il nous faut, comme disent les skieurs, opérer une conversion ; un tête à queue sur place et sur la pente abrupte et glacée d'un réalisme ambiant, lequel a résolu de ne plus s'en laisser conter, ni par les concepts, ni par les grands sentiments.Puisque l'on ne peut en sortir, mais seulement déraper dans le moderne, il s'agit de se convertir, en lui, à ce qu'il contenait d'indépassable ; Un indépassable qui le fonde, et promettait davantage que ce qu'il a tenu.

Cette conversion d'esprit ou metanoïa recueille sur les lèvres d'un presque-défunt l'univers de messages et de mythes du moderne, le paradoxe de son âme expirante.

Pourquoi vouloir rendre une âme à une modernité effondrée sur elle même, énorme étoile naine à l'effrayante gravitation, sinon pour se détacher de cette pesanteur du raisonnable, de cette lourdeur de mort qui plombe le masque de notre société, comme celui d'un vieux jogger à la traîne ?

Elle a forcé sur l'optimisme et le muscle cardiaque, elle se contracte pour prouver sa jeunesse.Nous voudrions pratiquer un écart, ménager une respiration, un appel d'air dans ce monde crispé, que l'effort de vouloir se montrer sain, compétitif, recroqueville.

L'injonction à la bonne santé sent l'agonie.Cette gravité du raisonnable,ce poids du réalisme qui aplatit tout relief, sont devenus les traits dominateurs de la modernité.

C'est en ce sens, en ce sens tout d'abord, que le moderne ne nous suffit plus.Il est urgent, en le survolant, d'échapper à son centrage, de créer en lui une différence, de nous délier de ses impératifs serrés.

Où trouver ce ballon d'oxygène, ce tapis magique?

Tout le monde perçoit les effets de l'égarement de conscience et de raison que provoquent les échéances techniques, politiques, économiques qui assaillent les modernes, offusquent le champ du présent. La pensée même d'un univers est dispersée, déchiquetée, entre les rouages impuissants et sans âme des individus sans individualité, discréditée par des savoirs présomptueux, totalitaires et morcelés.

Seule la surenchère au réel est payante.

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Sommes nous des atomes mus, voués au massacre nucléaire, objets d'une histoire naturelle déterministe, ou bits d'un computer fou, peu importe ?

Le destin, aujourd'hui désordonné, libéré de toute finalité perceptible, n'en est pas moins inexorable.Il l'est plus, car il a éliminé, comme inadéquate,non compétente, non crédible, disons le ridicule,la moindre des interrogations sur les destinées du genre humain et du monde.(….)

A son service encore ceux qui affirment leur désabusement.La compacité d'un système prompt à colmater toutes ses brèches absorbe aisément l'atomisation du désordre.

D'un côté des vies en morceaux, de l'autre un système qui marche tout seul.

Il est devenu impossible, et d'inclure, en un espoir, une croyance,ce début et cette fin individuelles, de les intégrer dans un cycle d'expansion, plus large que soi, et de contester ce système automatique,puisque la moindre interrogation qui porte l'esprit vers ses destinations finales terrorise désormais ceux qui, plus effrayés que vraiment guéris des formes totalitaires de pensée politique, affirment leur résolution d'en avoir fini avec les idéologies.

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Ephémères et toujours renaissants papillons échappés à la chrysalide du moderne, soulevés par un désir qui va au-delà de ses ambitions, nous voletons au dessus de lui, de foyers en périphéries, de périphéries en foyers, partout où se fait sentir le souffle animé.Si le moderne ne nous suffit plus, nous ne nous dirons pas , pour autant, postmodernes. Bien plutôt : épimodernes.

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